Isabelle BOUILLOT, première femme directrice du Budget

Date de mise à jour 
15/03/2019

À l’honneur cette semaine de notre série « Portraits de budgétaires depuis 1919 », Isabelle BOUILLOT, première femme directrice du Budget, aujourd’hui directrice-fondatrice d’un fonds d’investissement, « China Equity Links ».

Un exemple de parcours riche d’expériences dans le secteur public, en cabinet ministériel et dans le privé

À sa sortie de l’ENA en 1975, Isabelle BOUILLOT intègre la direction du Budget, affectée au bureau des transports, qu’elle dirige de 1979 à 1980.

Conseillère technique puis directrice de cabinet ministériel de 1981 à 1984, elle préside par la suite, de 1985 à 1986, l’Union de banques à Paris, puis devient commissaire du Gouvernement de 1986 à 1987.

De 1989 à 1991, Isabelle BOUILLOT rejoint la présidence de la République en qualité de conseillère économique.

Nommée directrice du Budget en 1993, elle est la première femme à occuper cette fonction, jusqu’en 1996.

Directrice générale adjointe de la Caisse des dépôts et consignations de 1995 à 2003, Isabelle BOUILLOT gère depuis 2004 une société de conseil, « IB France », puis créée une société spécialisée dans le secteur des fonds de placement en 2006 « China Equity Links », qu’elle dirige toujours. Elle est également administratrice d'Air France-KLM depuis 2013, membre du conseil de surveillance de Gimar & Cie depuis 2015 et membre du Conseil de développement économique durable de Paris.

 

La direction du Budget : « Pour vous, c’est quoi être budgétaire ? »

Isabelle BOUILLOT : « Peut-être avant tout un empêcheur de tourner en rond ! Dans un pays, la France, qui est viscéralement attachée à la dépense publique et aux déficits qui vont avec, les budgétaires ont l’immense tâche de la remise en question des habitudes, des sujets tabous, et souvent des fatalismes qui font renoncer aux réformes nécessaires. Un budgétaire, c’est d’abord un esprit curieux et un bon analyste capable d’appréhender dans le détail les tenants et aboutissants économiques, sociaux et même techniques des secteurs de l’action publique qu’il suit. Aucune contestation de dépense ou proposition de réforme n’a de chances de suites si elle n’est assise sur un diagnostic précis et une connaissance approfondie des conséquences de la mesure proposée : avec peu de moyens, chaque budgétaire doit donc couvrir un champ très large de l’action publique.

C’est une grande responsabilité, un défi et le principal intérêt de ce métier. Contrairement aux caricatures qui circulent, le budgétaire ne se satisfait nullement d’un refus pur et simple, édicté au seul motif de la situation des finances publiques ; pour lui, le vrai succès vient d’une avancée, même minime, dans le sens d’une réforme soigneusement préparée. On pourrait citer maints exemples de réformes qui ont mis cinq ans ou plus pour aboutir. Pour cette raison, les autres qualités essentielles du budgétaire sont certainement la persévérance, et une grande résilience dans les vents contraires qui sont fréquents ».

La DB : Quelle grande réforme, quelle politique publique à laquelle vous avez contribué vous laisse un souvenir marquant ? »

IB : « Dans les années 1991-1995, l’actualité était évidemment dominée par les programmes de redressement destinés à remédier à la première grande crise budgétaire qui a vu le déficit atteindre près de 6% du PIB.

Pour autant, la direction du Budget a lancé d’importants chantiers structurels et de moyen terme qui ont prospéré par la suite. L’un des plus marquants à mon sens a été le lancement de la programmation budgétaire pluriannuelle. Inspirée par la perspective de la mise en œuvre de l’union monétaire européenne, cette programmation a été accueillie au départ avec scepticisme, notamment dans les ministères techniques.

La méthodologie a bien sûr été perfectionnée avec les années, mais la programmation pluriannuelle a pu assez rapidement prouver son utilité : enrichissement des discussions avec les ministères techniques, réflexion approfondie sur les évolutions structurelles des dépenses et des ressources, évaluation de la montée en régime sur les exercices postérieurs des dépenses nouvelles, appréciation des phénomènes de ressaut ou de disparition d’effets d’aubaine etc. Aujourd’hui, pleinement intégrée dans les arbitrages gouvernementaux, la procédure parlementaire et les discussions avec la Commissions Européenne, la programmation budgétaire pluriannuelle est un outil indispensable qui ne peut certes pas à lui seul résoudre les problèmes budgétaires français, mais qui a le mérite d’en souligner les causes et les remèdes possibles ».

La DB : « Un de vos regrets, si c’était à refaire ? »

IB : « Ne pas avoir consacré assez de temps et d’énergie à une meilleure compréhension des finances locales pour pouvoir esquisser des pistes donnant tant au Gouvernement qu’aux autorités locales les moyens d’un dialogue plus constructif sur l’évolution des dépenses des diverses catégories de collectivités et des concours de l’État.

Bien sûr, des ajustements de dotations ont pu être réalisés ces dernières années et l’approche contractuelle qui se met en place peut être prometteuse. Il demeure néanmoins beaucoup de malentendus et de récriminations réciproques qui continueront à handicaper la maîtrise partagée des finances publiques. Compte tenu du poids des dépenses locales et des concours financiers apportés par l’État, la connaissance tardive de l’évolution des dépenses, la complexité des mécanismes de transfert, l’inégalité de situation entre les diverses catégories de collectivités, et à l’intérieur de chaque catégorie, constituent autant de défis que le principe constitutionnel de libre administration des collectivités locales ne saurait évacuer, au risque de s’en remettre à des approches financières obligatoirement globales et partant, arbitraires. »